“L’arrestation d’Antoine” 1

 Introduction et contexte

 Antoine Beauvilliers2 a porté la profession de restaurateur au pinacle. Il est également un maillon essentiel d’une géographie historique de la gastronomie française, car il est l’un des premiers officiers de bouche d’un prince – le comte de Provence, futur Louis XVIII – à s’établir à son compte, d’abord au 26 de la rue de Richelieu, sous l’enseigne de La Grande Taverne de Londres, puis à deux pas, mais au coeur du Paris à la mode, au Palais-Royal. Le Beauvilliers ouvre en 1788, il est parfois considéré comme le premier ‘’grand restaurant’’. 

Un des ouvrages écrit par Beauvilliers 

Plus de 7 ans ont passé, les affaires ont été florissantes, mais la révolution française est en marche. Antoine le pressent. Ce matin-là Antoine est agité. Il repense aux mois et plus particulièrement aux semaines précédentes, l’issue semble inéluctable. Il houspille son cocher encore plus que de coutume. 

 – Pourquoi n’as-tu pas pris avant le cimetière des Innocents, tu sais pourtant que la Place aux Chats est noire de monde à cette heure-ci. Au fait quelle heure était-il au juste ? Il sort sa montre du gousset fixé à la ceinture de son pantalon. Presque neuf heures du matin. 
– Plus vite Louis, allons “fouette cocher” ! 

 Le fiacre roule maintenant sur la rue Saint-Honoré, délaissant la rue des Poulies sur sa gauche, il file maintenant à bonne allure. C’est dès qu’ils eurent tourné dans la rue Saint-Nicaise, qu’ils les virent. Ils étaient quatre habillés de bric et de broc, reconnaissables entre mille avec leur cocarde accrochée à un képi fantaisiste, deux d’entre eux étaient armés d’une pique. Ils faisaient le pied de grue devant l’enseigne en fer forgé de l’établissement dont il était le propriétaire et qui laissait voir son nom ‘’Beauvilliers’’ en lettres dorées. Un établissement on ne peut plus élégant, établi sous les arcades, du même côté que le petit spectacle des Ombres Chinoises. La salle à manger est au premier, elle est agréablement décorée de papier chinois et éclairée par une lampe en forme de globe à plusieurs branches. Les tables sont en acajou avec des chaises assorties. Comme s’il avait perçu le danger, le cheval ralentit le pas et Louis ne le stimule pas. 

 Un instant 

Antoine envisage de passer outre et de filer par la Rue des Orties, mais finalement il choisit de faire face. Il est bientôt à la hauteur des quatre quidams. Le premier est un petit plutôt chétif, les joues maigres, la mine joviale, avec un nez long, « en trompette », il s’approche du cheval et lui maintient la bride. Le second, est grand, mince, d’allure distinguée, avec un visage effilé et poupin, des yeux mi-clos, peut-être dû à une myopie. Le troisième, est trapu, brun de peau, avec des yeux creusés et un pantalon largement trop court. Le dernier fait un pas dans sa direction, il arbore une grosse boucle à l’oreille gauche. Il porte un pantalon rayé de rouge. Il le dévisage, puis lui adressant la parole d’une voix forte, il lui dit :
– Monsieur Antoine Beauvilliers, restaurateur ? Antoine acquiesce.
– Commissaire Gerlin : au nom du comité révolutionnaire, je vous arrête. Antoine Beauvilliers descend de son fiacre, Gerlin, lui dit encore : 
– Veuillez, je vous prie, me remettre votre épée ! Antoine Beauvilliers obtempère. 
C’est le moment que choisit Douix, son adjoint pour apparaître dans l’encadrement de la porte d’entrée, son regard passe des quatre hommes à Antoine sur lequel il se fixe. D’un mouvement de menton, ses yeux l’interrogent. Antoine veut faire un pas dans sa direction, mais deux des révolutionnaires l’en empêchent. Antoine ne peut que lui lancer dans un souffle : 
– Tu as toute ma confiance, continue. 

 Gerlin lui lit l’acte d’accusation. 
– Antoine Beauvilliers, âgé de trente-neuf-ans, natif de Paris, citoyen demeurant au numéro 5 de la rue Favart, en vertu de l’ordre du comité révolutionnaire de la commune de Paris je vous arrête par mesure de sûreté générale. Signé : Bouchard, Ménard et Voisin, commissaires, et Gerlin porteur d’ordre du comité de sûreté générale. 
Déjà les 4 hommes l’emmènent. Il peut encore juste crier à son cocher : 
– Louis, je me recommande, remets-lui la clef de la pièce du fond.
Antoine respire profondément. Son cerveau via ses narines identifie l’odeur de la viande d’agneau que l’on rôtit. Il croit même percevoir un parfum de romarin. Il baisse la tête, et choisit de s’évader en se remémorant une histoire. Par association d’idée Antoine se rappelle celle de Blondeau3 … 

  1. 1ère ébauche d’un roman historique que j’ai écrit il y a quelques années…
  2. Il peut être utile d’écouter et lire ce qu’en dit Thierry Marx avant de poursuivre la lecture ICI
  3. Probablement l’objet d’une prochaine “Ptite histoire de cuisine”


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